Les choses allèrent de soi, jusqu’au jour où un petit incident l’opposa à son père. Il était alors âgé de trente ans environ. Il s’était simplement étonné d’apprendre que son père avait décidé le mariage de sa petite soeur Aïta Sène Thiaw, sans lui en parler. Selon celle-ci, qui nous a raconté l’incident, Seydina Issa n’apprécia pas le choix du mari qu’elle devait épouser, et quitta de lui-même le toit paternel. Selon d’autres versions C’est Limamou qui fut mécontent de la réaction de Issa et lui demanda de s’en aller. Mais les connaisseurs des réalités spirituelles sous-jacentes affirmaient que cet incident n’était que la couverture apparente d’un processus spirituel arrivé à maturité : le moment était venu d’une séparation nécessaire de deux « lumières » dont la cohabitation en un lieu devenait difficile.

L’exil s’imposa à lui, cet exil que subissent généralement les grands apôtres au début de leur mission, et qui semble avoir pour eux une valeur initiatique, une épreuve à franchir pour parfaire le niveau de maturité qu’exigent les lourdes charges qui les attendent.

Seydina Issa quitta donc le toit paternel. C’était en 1906 ou 1907, et séjourna successivement auprès de grands disciples de Seydina Limamou : à Dakar chez Youssou Bamar Gueye, à Pout chez le grand saint Mor Wade. On raconte que celui-ci le fit asseoir sur ses frêles jambes, bien que paralytique, et le soupesa pour lui dire qu’il ne faisait pas encore le poids spirituel, niais, il lui prédit que la maturité et la majesté l’attendaient au bout de l’exil. Seydina Issa poursuivit son chemin. Son vieux compagnon Libasse Mboup, décédé en 1987, nous a raconté que Seydina Issa le trouva chez son père à Ngây Mékhé. C’est ainsi que dit-il « je partis avec lui et ses compagnons vers d’autres lieux. Nous nous arrêtions deux à trois jours chez un hôte pour repartir, jusqu’au jour où nous nous fixâmes à Ngâkham chez le saint Mamour Diakhaté ».

En ce lieu, Seydina Issa resta deux à trois ans avec ses compagnons : Aliou Wane, Libasse Dione et Libasse Mboup. Ce dernier raconte que Seydina Issa passait son temps à lire le Saint Coran et à psalmodier à haute voix la formule de l’unicité de Dieu : « La ilâha illa lâhou ». Il lui arrivait dit-il de répéter cette formule jusqu’à ce que du sang apparaisse dans ses crachats.

Selon le vieux Libasse Sall, chef de village de Gossas, Seydina Issa eut une vision qui semblait lui annoncer le rappel à Dieu prochain de son père. C’était dit-il vers le dixième jour du mois de ramadan de l’année 1909 à Ngâkham. En plein jour, Issa tomba près de la mosquée en poussant des soupirs. On se précipita sur lui, le releva et le ramena dans sa chambre. Quand il revint à lui, sa femme Khady lui dit : »qu’est-ce qui t’est arrivé tu nous as fait peur, comment ceci peut-il arriver à une personnalité comme toi ? » Seydina Issa répliqua : »Vous auriez certainement fait comme moi, si vous aviez vu le spectacle qui s’est offert à moi : j’ai vu d’un seul coup, le ciel couvert d’anges montés sur des chevaux sur toute l’étendue du pays, de Ngor à l’extrême Est tous, d’une blancheur éclatante, volaient formant une sorte de vaste tente ».

Un mois après cet incident, un émissaire du nom de Massaër venu de Yoff dit à Seydina Issa : »je suis chargé de te faire savoir que ton père est très malade, si tu veux le voir rentre vite » Seydina Issa lui répondit « tu n’es pas un fidèle messager, car tu ne dis pas ce que tu devrais dire ». Massaër se résigna alors à dire la vérité : »Oui ton père est décédé « .Seydina Issa savait bien avant l’arrivée du messager ce qui était survenu, car la veille, il vit l’image du soleil s’enfoncer dans sa tête. Il s’était alors levé de bon matin fit ses ablutions, recouvrit sa tête d’un turban et alla à la mosquée.

Le succès grandissant de Limamou ne pouvait laisser indifférents les maîtres et maîtresses du culte des Rab. Non seulement il condamnait les pratiques de ce culte, mais encore, des malades qu’ils ne parvenaient pas à soigner avec succès, guérissaient lorsque Limamou leur imposait ses saintes mains. Informés de ces faits, les Français diront dans leurs correspondances qu’il était doué de magnétisme (Lettre du 4 Septembre 1887, adressé par Cléret au Directeur de l’intérieur.).
En plus de la guérison des malades, Limamou chassait les démons qui subjuguaient les possédés. Selon Cheikh Mahtar Lô, on entendait les démons s’éloigner en déclinant leur identité.
L’inquiétude grandissait chez les officiants du culte des Rab, puisqu’on constata que Limamou ne se contentait pas de combattre par la parole et par sa puissance spirituelle ce culte et ses serviteurs. Il alla plus loin, en faisant agir ses adeptes, qui détruisirent la « pierre fétiche » de Mpal (Mpal est un village situé dans le Nord du Sénégal à 200 Km environ de Dakar). Cette pierre fétiche s’appelait Mame Kantar) objet d’un culte païen. Sa destruction est mentionnée par le Français qui était directeur des affaires politiques à Saint Louis dans une correspondance adressée le 21 Juillet 1890 à l’Administrateur principal des Cercles de Dakar et Thiès. Il dit en substance : « Limamou, marabout de Yoff, a dans Cercle de Saint Louis, un certain nombre de partisans qui font parler d’eux. Récemment ils enlevaient, la pierre fétiche de Mpal au grand émoi de la population… ».
En peu de temps, Yoff connut une grande affluence d’hommes, de femmes, d’enfants, attirés, les uns par la curiosité, les autres par la piété. Chacun voulait voir, entendre approcher le Saint Maître. Peu nombreux sont ceux parmi eux qui rentraient chez eux, les autres décidaient de rester auprès de lui. Sa maison devin étroite pour contenir ces hommes et femmes épris de Dieu.
L’étroitesse des lieux se fit sentir avec acuité, lorsqu’une nuit les vagues furieuses de la mer, propulsées par une marée haute pénétrèrent brusquement dans les chambres, inondant toute la maison.
Les plaintes de ses hôtes furent entendues, puisque le lendemain Limamou se rendit au bord de la mer, accompagné de plusieurs adeptes. Il traça une ligne sur la plage y fit planter des bouts de branches d’arbres, puis s’adressant à la mer, il lui intima l’ordre de ne plus franchir cette barrière. A ses adeptes émerveillés, il dit: « La mer ne me désobéira pas, car elle me connaît, elle connaît mon grade auprès de Dieu; d’ailleurs elle n’était entrée dans la maison que pour en nettoyer les souillures… « .
Occasion ne fut pas plus belle pour les contestataires, de trouver dans ce dialogue avec l’océan, une preuve supplémentaire de la folie de Limamou. Par contre, pour ses adeptes qui venaient de gagner sur la nier, un nouvel espace habitable, ce fut plutôt un regain de confiance et de foi.
L’effervescence gagnait donc les esprits, chauffés d’un côté par un potentiel de sympathie pour le Prophète, et de l’autre, par l’intensité de l’hostilité à son égard. Cela ne pouvait laisser indifférents les colons français, qui vont intervenir intempestivement, d’abord par inquiétude pour la présence française, ensuite parce que des personnalités Lébous ont réussi à dresser la puissance française contre Limamou, pour satisfaire leurs propres ambitions. L’un d’eux sera nommément cité par les Français dans leurs correspondances.